Retour à MacP3 Autres numéros MagP3 ⋅ La Tribune de la Sagasphère ⋅ Juillet 2014 , n°22

 

MacP3

La Tribune de la Sagasphère

Découverte : i h o k a n e : Sous un ciel rouillé

Ihokane

L’année 2051, une ville déprimante, une nuit sombre. Un monde dans lequel même ce qui ne vit pas est doué de parole. Un type blasé descendant dans la ville. Bienvenue dans ihokane - sous un ciel rouillé.

ihokane est paru en 2008 et est la troisième réalisation sonore de David Uystpruyst, après Les explorateurs de l’improbable en 2006 et Amphibroisie : aller-simple subaquatique en 2007. Il s’agit d’un mono de près de 30 minutes considéré comme un mono d’anticipation, expérimental et immersif. ihokane tire sa puissance de son ambiance qui ressemblerait presque à Blade Runner. Cette fiction audio est disponible gratuitement sur internet sur le site officiel et sur Audiodramax, mais aussi sous forme de CD audio comprenant ihokane et Amphibroisie.

A la rédaction de MagP3, lorsque nous avons pris la décision, durant notre 17ème pause café quotidienne, que le sujet de ce numéro 22 serait les créations de David Uystpruyst (anciennement moi.renard), j’avoue ne pas avoir été emballé plus que ça. Rien de personnel, c'est juste qu'une fois encore, tout comme avec le numéro 20 consacré à Antoine Rouaud, je n’avais encore jamais écouté une seule de ses productions au moment du choix du sujet.
Néanmoins, j’étais entré dans cette rédaction en me disant que cela me permettrait de parfaire ma culture sagasphérique et de donner mon avis sincère sur ce que j’écoutais (on est pas là pour chanter le Lèche-bottes Blues1, non mais…). Je me suis donc lancé et ai entamé l’écoute des différentes œuvres de David Uystpruyst — et en particulier ihokane – sous un ciel rouillé.
On m’avait souvent dit du bien de ce mono et j’avoue que dès la première écoute aux alentours des 3 h du mat’ je fus tout de suite dedans. Je n'avais jamais eu de commentaires plus construits que « faut écouter, c’est bien » et je ne connaissais pas le style du réalisateur. Ce fut une réelle bonne surprise. J'ai compris pourquoi ce mono était qualifié d’expérimental sur le Netowiki...
Donc sans plus attendre, disséquons la bête.

Il n’est pas aisé de commenter le scénario de ihokane : peur d’en dire trop, ou justement pas assez. La situation de base est très simple. Un homme esseulé et blasé se réveille la nuit dans sa cabine d’appartement autonome ; il descend dans la ville d’Ihokane. Là-bas, tout ce qui vit et ne vit pas parle. La ville est triste, sombre comme le reste du monde, et pour couronner le tout, une pluie de rouille s'abat régulièrement sur elle.
Pendant le mono, nous allons suivre cet homme dans cette ville déprimante, jusqu’à découvrir le but de sa sortie. Sur le papier c’est assez simple, mais c’est justement là la force de ce mono, et de manière générale de toutes les productions de David Uystpruyst. Ce n’est jamais véritablement le scénario qui est important mais ce qui l’entoure : c’est l’ambiance qui fait le scénario et non pas le scénario qui fait l’ambiance.

ihokane tire sa force de son personnage et des seconds rôles qui gravitent autour de lui : des machines sans émotions qui ne font que remplir une fonction dans la société, des spots publicitaires dont les annonces pourtant alléchantes ne font que contribuer à la morosité de ce monde. Et le personnage principal. Celui-ci est mystérieux ; l’auditeur ne sait rien et n'en saura jamais plus sur lui. Ni nom, ni passé ! Il n’est pas sans rappeler Personne, interprété par Clint Eastwood dans chacun des films de la Trilogie du dollar2 de Sergio Leone, en un peu plus désabusé il est vrai. Le personnage et l’ambiance du mono sont à mon sens plus importants que le scénario dans cette saga.

On pourrait croire qu’un mono comme celui-ci n’aurait pas besoin d’énormément d’acteurs. Que nenni ! Sept acteurs vont se partager les différents rôles, même les plus infimes. Nous retrouvons Cécile Baillif, Nathalie Franck, Nicole Ferrand, Victor K. Funnell, Valérie Heysen, Delphine Caron et Reuno S.N. dans le rôle du personnage principal. Ce dernier mis à part, tous les acteurs n’apparaissent qu’une seule fois et dans la plupart des cas jouent des machines ou des voix de spots publicitaires. Mais la diversité des voix et des jeux d’acteurs apporte un plus indéniable. Cette variété contribue à une immersion plus instantanée, qui aurait été sûrement plus compliquée et plus ennuyeuse si toutes les machines avaient eu la même voix. Dans leurs rôles, chacun est très convaincant. En ce qui concerne le rôle titre, Reuno S.N. est bien dans son personnage, plutôt doué pour les monologues qui constituent au moins 75% du mono. On pourra chipoter concernant certaines phrases prononcées avec un ton plutôt persiflant, mais rien de grave : ça contribue à la personnalité du premier rôle.

Nous arrivons donc au point le plus important de cette critique à mon sens, puisque la réalisation est LE domaine de David Uystpruyst. Comme je l’ai dis plus tôt, l’ambiance dans ihokane est extrêmement importante — même plus que le scénario ! Ce développement de l'ambiance est tout aussi vrai pour ses autres créations et ce n’est pas un reproche, au contraire, c’est un parti pris auquel je ne peux qu’adhérer.
En terme de réalisation, on sent bien que David Uystpruyst met à chaque fois tout son cœur à l’ouvrage. Aucun détail n’est inutile, tout est à sa place, il y a une recherche minutieuse des musiques et des bruitages. Tout est étudié pour une immersion maximale. Ce n’est pas pour rien que la réalisation de ce mono de 30 minutes a pris 8 mois ! L’enregistrement des voix est réglé au millimètre près. Je n’ai écouté qu’aux enceintes et pas au casque, donc certaines choses ont pu m’échapper mais qu’importe, c’est beau !

En conclusion ihokane - sous un ciel rouillé est un parfait mono d’ambiance que je ne peux que conseiller. Une histoire à écouter et à réécouter, car même si l’on connait la fin, c’est le contenu global qui fait l’œuvre.

1 Chanson d'Eddy Mitchell disponible sur l'album Ici Londres de 1989 traitant de l'hypocrisie des gens
2 Cette trilogie correspond à Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus et Le bon, le brute et le truand.

Fox

Découverte : La Libellule d'acier

La Libellule d'acier

Le travail de David Uystpruyst suit un fil rouge : faire voir ce qui ne peut-être qu’entendu. Aussi, quel exercice plus périlleux que celui du documentaire, même fictif ? Mais il fallait au moins un défi de cette envergure pour démontrer l’immense talent de ce créateur.

A une époque où l’humanité a définitivement quitté son berceau, la terraformation des planètes susceptibles d’accueillir l’Homme est un enjeu majeur. Mais comment faire lorsqu’un écosystème met des milliers voire des millions d’années à se créer pour accélérer le processus ? C’est dans ce but que les Humains créèrent La libellule d’acier, qui donne son nom à ce petit chef-d’œuvre de mono. Emprunt de l’esthétisme zen et minimaliste propre à l’univers de David, celui-ci nous livre un numéro d’équilibriste réussi de bout en bout.

Transporté sur une Lune1 en pleine phase de colonisation, nous suivons la vie de l’insecte mécanique dans son environnement tout au long de ce fascinant docu-fiction. Tout y est : la voix envoûtante du narrateur, la description pointue et néanmoins captivante du comportement de l’animal et surtout un sound-design somptueux. Celui-ci nous transporte dans un milieu étrange et exotique, tout juste réchauffé par les rayons du clair de Terre. Au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans la jungle sélénite, la rumeur bourdonne, la forêt bruisse de chuchotements inquiétants, et tout d’un coup nous sommes saisis par la grâce du vol de la libellule. David Uystpruyst manie avec habileté les sons abstraits ou dissonants, qui sont les mieux à même de stimuler notre imagination et de nous faire ressentir le calme, la tension, la violence ; l'auditeur a la sensation qu’un monde véritablement vivant s’agite sous ses yeux.
Ce mono recèle d’une poésie indiscutable, la même qu’on perçoit dans un tableau dont on imagine ce qu’il se passe à l’intérieur, et qui emprunte à l’esthétique japonisante que David Uystpruyst affectionne tant. En effet, chaque scène est pensée comme ces estampes (« image du monde flottant » en japonais, ce qui semble tout à fait approprié) qui captent le moment où la perfection est atteinte, et tente de décrire cet instant furtif avant que le fragile équilibre ne soit perdu.
En outre, au-delà de l’aspect documentaire, ce mono contient bel et bien une histoire. Les protagonistes n’en ont bien sûr pas conscience, mais elle n’en reste pas moins extrêmement plaisante à suivre, forte en rebondissements et en instants absolument magiques.

Vous aurez donc compris que je vous recommande chaudement l’écoute de La libellule d’acier, de préférence au calme et les yeux fermés, sans aucun bruit. Après tout, c’est encore le meilleur moyen pour vous d’échapper à sa ligne de mire…

Xzimnut

1 En fait, nous restons sur Terre (confirmé par l'auteur), mais nous avons choisi de laisser la vision personnelle du rédacteur, qui s'est envolé loin avec cette fiction (ndlr).